dimanche, 15 août 2010
L'apéro Zweig
Peut-être qu’il faudrait, ce soir, se saouler davantage. Le roulis de la mer, au loin - mais pas très loin -, lui seul capable de réunir toutes ces personnes qui n’auraient (sans les voyages) jamais dû se rencontrer. Un professeur autrichien, fin connaisseur de l’œuvre de Zweig – essentiellement Le monde d’hier, dont il parle en faisant rouler entre ses doigts le volume d’une olive verte, qu’il laisse glisser à présent entre ses lèvres, sa moustache drue. Un architecte à la retraite et son épouse, venus s’installer dans le midi : le midi, disent-ils, c’est tout autre chose que Paris. Parce qu’ici, il y a de l’air. Et en effet, le mistral fait trembler les assortiments salés répartis dans des assiettes en plastique non loin des pins, sur la nappe en papier qui claque, et se renverser quelques gobelets blancs emplis de vin rouge. Et puis fraichement débarqués d’Abidjan, ce spécialiste roublard de l’import export, trente ans affirmait-il tout à l’heure qu’il faisait ça, tout avait débuté avec le commerce du bois dans la région de Yamoussoukro, et puis ensuite celle de statuettes africaines, de meubles entiers. Au bout du compte, il avait pu élever trois jolies filles et deux beaux fils dans la banlieue ouest de Paris, hein, pas le 93, précisait-il à ses hôtes, Le Vésinet, assurer comme il disait, sa descendance. Un alcoolique à bedaine proéminente et à chemise à fleurs, se reproduire, était-ce si nécessaire non d’un chien, si essentiel à la survie de l’espèce ?
Boire un peu plus ? Cela suffirait-il à réunir malgré tout ce vain tas d’étrangers ? Ce jeune séminariste en soutane noire boutonnée sur le devant, qui parle de l’Amérique avec une si vive lucidité, déjà - l’Amérique, peuple qui n’eut jamais de religion véritable, un pays forgé de toutes pièces pour la destruction du monde chrétien, qu’il part pourtant rejoindre demain. Et revenu d’autres steppes, ce quadragénaire déjà presque chauve, mais nouvellement enrichi grâce au gaz russe. Pas de problème pour les enfants du communisme, de faire fortune le plus vite possible – tel un grand arbre déraciné, mais presque repu de l’être : Zweig – non. Il n’a jamais lu. Même pas les auteurs russes, dit-il. Le temps n’est plus à la lecture nulle part sur la planète, non ? Les Russes non plus, affirme-t-il, ne sont plus les fins connaisseurs de Tolstoï ou de Dostoïevski d’autrefois, savez-vous. Ah, dit la sexagénaire décolorée, son écharpe filant au vent frais. Ah ! non loin de là, nous avons bien Mistral, mais je ne l’ai jamais lu !
Celle et celui qui ont vingt ans, s’observent, s’approchent, s’esquivent, quelle chance leur laissera cet univers frelaté ? Me demande ce que tous ont dans la tête, vraiment, et s’il est bien utile de poursuivre au-delà cette chimérique réconciliation que l’alcool offre à chacun l’illusion d’entrevoir. Cela fait combien de temps que ces frères, ces cousins, ces nièces, ces neveux… Comme si tous ne l’étaient plus que par alliance, et encore, quelle alliance ? L’alliance du centenaire farfelu qu’on a laissé tout à l’heure au bout d’un chemin de chèvres, parti rejoindre ses ancêtres dans ce haut cimetière minuscule, tout au sommet de la colline pierreuse, à l’heure de midi, qui d’habitude- assure-t-on - cogne dur, mais qui par ce mois d’août – ah, drôlement lunatique, n’est-ce pas, le réchauffement…
Boire plus…. Rien ne sortirait de tant de verres, pourtant : n’est-ce pas écrit dans ce ciel aux nuages volumineux ? Au fond, seul compte cet instant à la fois unique et destiné à disparaître, rien, que les volutes de chaque solitude. Moi-même, qu’ai-je donc à espérer ressentir quelque chose, tenter d’écrire, quoi ? Entre eux, tout lien et toute histoire sont morts avec le premier de leurs ancêtres qui enfila jusqu’à la gare ce chemin jadis caillouteux, le premier qui délaissa la religion de tous, quand l’évidence du cœur faisait un péché de ne pas se signer à l’heure de l’angélus. L’esthétique du décousu depuis. L’inachevé. Le fragmentaire, jusqu’au dégoût. Et pourtant. Sont-ils encore capables, épars, tels qu’ils le sont, de mériter un autre monde ? L’ironie dans leur sang, l’ironie, le fruit de leurs entrailles, l’ironie, leur constitution. Leur sera-t-il donner de revendiquer un autre héritage ? J’hésite à le penser. Je ne sais. Je suis parmi eux, tout juste mondain. Comme il le faut. Et l’olive verte, en effet, bien meilleure française que marocaine, cela ne se discute même pas, et Zweig, bien sûr, bien sûr, un immense écrivain, comme jamais plus.
00:32 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : littérature, sud de la france, zweig |












Commentaires
(Somptueux !)
Écrit par : Chr. Borhen | dimanche, 15 août 2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Bertrand | lundi, 16 août 2010
Répondre à ce commentairePar contre le passage:
"peuple qui n’eut jamais de religion véritable, un pays forgé de toutes pièces pour la destruction du monde chrétien, "
est tout de même surprenant: Il y a peu de pays occidentaux aussi pleins de foi que les USA...qu'un prêtre français, c'est à dire issu d'un pays à la spiritualité moribonde dise cela c'est un peu fort.
Écrit par : romain blachier | lundi, 16 août 2010
Répondre à ce commentaireL'Amérique ? Un pays aussi plein de foi ? Diable ! Foi en la consommation, vous voulez dire.
S'il suffisait d'écrire "in God we trust" sur ses billets et de prêter sermon à chaque élection présidentielle sur la Bible, ça se saurait !
Écrit par : solko | lundi, 16 août 2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : gmc | lundi, 16 août 2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Natacha S. | mardi, 17 août 2010
Répondre à ce commentaireGrave question...
Écrit par : Feuilly | mardi, 17 août 2010
Répondre à ce commentaireBonne fin de vacances...
Écrit par : Tanguy | mercredi, 18 août 2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Voyageuse | vendredi, 20 août 2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : solko | dimanche, 22 août 2010
Répondre à ce commentaireSolko:Vous êtes dans les patates ou les atocas?
Sortie de soirée je pense que vous aimerez...
Écrit par : voyageuse | mardi, 24 août 2010
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