lundi, 06 avril 2009
Un Pascal dans la neige
La neige... Je vous dirais, madame, que j'aimais jusqu'alors ces étendues silencieuses comme ces nuages que nous survolons, rien n'arrêtant le regard, malgré les reliefs. A quinze ans, j'étais un jeune homme doux. Et j'avais la vue vaste. L’oreille tendue, également, vers tout ce qui se passait dans le monde, vers tout ce qui venait à nous, que nos parents n’avaient pas connu. J’étais impatient de grandir de quelques années; de pouvoir fuir un peu la France, ce pays confiné où rien de neuf ne se passait, mais où tout ce qui était neuf, et qui venait d’ailleurs, était perçu avec ferveur par des milliers de jeunes gens comme moi. J’étais impatient de prendre mon sac, et de m’en aller dans un pays d’Asie faire le Kerouac quelques mois, quelques francs en poches et quelques idées vagues à l’esprit.
On ne m’a pas élevé dans le culte forcené de l’enrichissement, mais dans le simple respect de l’argent. Tout billet gagné représentait un effort quotidien dans ce temps de mon enfance. Je ne reverrai jamais, devant les colonnades du théâtre du Château de Versailles, le buste de Corneille, coiffé de sa mince calotte et nanti de sa fine impériale, siégeant au centre de trophées d’armes et de bouquets de fleurs blanches, bleues et roses, sans me représenter aussitôt le visage de ma grand-mère maternelle qui, lorsqu’elle m’en tendait un, prenait pour le toucher infiniment de précautions. Surtout s’il était neuf, et, tel une bûche dans l’âtre, s’il bruissait encore du secret sortilège de sa fabrication dans les imprimeries de la Banque de France. Le craquer, comme on disait à l’époque, ou mieux, le flamber, c’était vraiment détruire quelque chose. Il y avait bien comme cette superstition dans son regard bleu, derrière ses modestes lunettes. Elle me le tendait quand même, ne voulant pas connaître l’usage que j’en ferai. Un cent francs Corneille, pourtant, ne figurait à cette époque qu’un cinquième de ce fameux Pascal, dont je ne me souviens guère avoir vu traîner chez moi l’effigie sur un coin de table. C’est ainsi. On fait toujours une sorte de religion de ce qu’on n’a pas eu dans son enfance, n’est-ce pas ?
La neige. J’aimais la neige. Pourtant, je n’aimais plus ces vacances de Pâques qu’il me fallait chaque année passer dans ces Alpes trop vides, trop grandes, trop éloignées de la rue des écoles et du Quartier Latin. N’était-ce pas là, au cœur même de Paris, que tout risquait encore, comme un an auparavant, de se passer ? Nous étions, rappelez-vous, en mille neuf cent soixante neuf. Un an après ces magnifiques émeutes auxquelles on m’avait interdit de participer et dont, à cause de ce foutu grand air des Alpes, que je devais coûte que coûte respirer, j’avais manqué le premier épisode... Trop jeune. J’ai toujours été trop jeune pour entrer en compagnie dans l’Histoire, voyez-vous. Et nous sommes des millions comme cela, de par cette Europe, désormais. Trop vieux pour la faire, l’Histoire. Consentants, tels nos vieux qui disparaissent un à un le furent en leur temps, à ce qu’elle se fasse malgré nous, et sur notre dos. Il n’y a de bon que la jeunesse, madame. Je me souviens de ces émeutes comme d’un moment irréel durant lequel il me sembla que la lourdeur, l’opacité, l’étrangeté des adultes qui m’entouraient risquaient enfin, pour leur bien comme pour le mien, de devenir légèreté, transparence, familiarité. Aussi ai-je passionnément aimé ce printemps-là, sans l’avoir ni vécu de plain-pied, ni surtout compris sur l’instant. Mes quatorze ans, tels qu’ils se vivaient encore dans l’ingénuité très correcte de ma famille, m’offraient cependant un point de vue exceptionnellement lucide, mais tout aussi exceptionnellement trompeur.
Ces garçons et ces filles possédaient bien sur moi l’avantage de quelques années décisives qui leur permettaient de chambarder chaque nuit le quartier en se proclamant héritiers des grandes révolutions du dix neuvième siècle. Sur eux, je possédais celui d’entendre d’autres commentaires que les leurs. Etaient-ils sincères, les révolutionnaires ? Etaient-ils sincères, les commentaires ? Ceux des nombreux amis de mon père, par exemple. « Ils ne tireront pas sur leurs propres enfants, disaient-ils. Mais ils ont déjà inventé le moyen de les racheter. Et ces mômes là ne s’attaqueront jamais à la Banque. Ils n’en ont ni l’air ni l’envie ! Ce ne sont que des étudiants », disaient-ils d’un air eux-mêmes consterné, d’une voix totalement plate et résignée, même si parfois s'y reflétait encore un peu de la malice des pauvres. Cette lassitude populaire, presque inaudible au milieu des cris joyeux de la rue, je comprenais trop combien elle disait juste pour accepter de lui donner raison. J’en connaissais trop le poids informe sur les épaules de mon père comme sur celles de ma mère. Elle m’en contait trop long sur l’Histoire de mon pays pour que je puisse imaginer une seconde que le grand soir était effectivement là, à nos fenêtres. Et qu’il suffisait de si peu, se baisser simplement, pour le ramasser. Je savais que cette résignation populaire était réelle, hélas. Qu’elle avait déjà massivement décidé de se conforter en une vie commode, un petit bout de terrain si possible tranquille, des loisirs de peu de prix, de peu de goût et de peu d’envergure qui, au moins, apporteraient la distraction facile et l’accord entre toutes et tous. Je savais que triompheraient les démagogues. Cette lassitude, madame, j’avais beau avoir compris, en les regardant par le carreau brandir des banderoles et brûler des voitures, qu’elle viendrait inévitablement à bout de la ferveur de toute leur jeunesse, je n’acceptais cependant pas qu’elle vînt si facilement à bout de la ferveur de la mienne. Comme je n’acceptais pas ce verdict, quelle autre solution avais-je que d’aimer stupidement l’exubérance de ce mois de mai ? Comme un film inattendu qui déchire la critique, bouleverse les façons de voir et, littéralement, incendie les foules : J’avais quatorze ans en ce mois-là, quinze l’année suivante lorsqu’il fallut à nouveau m’embarquer pour ma retraite pascale au fin fond des Alpes. Le trou du cul du monde, pensais-je à l’époque.
Quelques mots sur le chalet, car à cette époque là, il faisait tourner bien des langues, là-bas, et cela se comprend. Ne nous trouvions-nous pas dans le trou du cul du monde. ? Un étranger, se répétait-on dans de vieilles cuisines, l’avait fait bâtir avec du bois entièrement neuf. Ni lui ni le bois n’étaient du Col, ce qui, jugeaient ces montagnards, insultait tout autant le paysage que leurs habitudes : Le Col, c’était leur pays. Leurs maisons avaient toujours été construites avec du bois d’ici. Si l’on touchait au pays, il fallait y toucher avec du bois d’ici. Telle était la coutume. Ils vivaient, quand j’y pense, dans un véritable paradis : pas un seul mur crépi, pas de béton, pas le moindre panneau publicitaire. C’était un écrin, leur endroit.
Un gamin de quinze ans, que pouvait-il prendre au sérieux dans leurs propos ? Leur décalage n’était même plus un handicap. Il tenait déjà du pittoresque. Du moins est-ce ce qui me crevait les yeux, qu’entre eux et le cinquième arrondissement de Paris, ce n’était plus un voile que l’air du temps avait tendu, c’était un véritable linceul. Et moi, moi, j’étais de mon arrondissement comme eux de leur Col, de mon âge comme eux du leur. Un gamin de quinze ans vit son temps. Pouvais-je sérieusement admettre leurs arguments ? Je les considérais comme des braves vieux, pleins de bon sens et d’équilibre. Je les trouvais attachants, ces vieux habitants du Col. Parmi eux, se trouvaient mes grands-parents paternels. Pouvais-je les renier ? Non. Mais je pouvais voir aussi qu’ils étaient destinés à devenir à peu près aussi libres de leurs mouvements que ne l’étaient ces derniers Indiens que l’Amérique parque dans ses réserves, à titre démocratiquement patrimonial. La France les parquerait aussi, à moins qu’ils n’évoluent. Destin inévitable. Ils avaient évidemment, tous, passé l’âge d’évoluer. Leur culture s’était fondue. Diluée. Leur société était définitivement morte. J’arrivais, moi, bien après la bataille. Leur cause était perdue. D’eux, que pouvais-je défendre ? J’essayais bien d’en toucher quelques mots à ma grand-mère, de lui parler de ce qui se passait ailleurs, rue des écoles par exemple, où vivait son propre fils depuis plus de vingt ans. « Quand on est vieux, on est loin de tout ! », répondait-elle.
Aussi ne répondais-je rien quand ils me causaient de l’Américain. En anglais, I love you, I want you, ,plus quelques autres fadaises, des bricoles que je comprenais du premier coup, me semblaient non pas plus sincères, mais lavées, mais expurgées par l’ailleurs d’où elles venaient de tous les problèmes dont je voyais bien que les adultes qui m’entouraient étaient chargés, pour les avoir prononcées au moins une fois à quelqu’un, en français. Aimer en anglais me paraissait plus simple, plus libre et plus facile. Plus contemporain. Vivre en anglais me paraissait plus porteur que d’adopter leur patois, que de défendre des ancêtres déjà vaincus Rêver, en anglais, d’un monde sans conflit, sans passé, sans frontière, je trouvais ça plus fédérateur, je l’avoue, plus sage et plus réaliste que rêver en cantonal. En un mot plus naturel. Le monde se préparait à un grand changement. Quel qu’il serait, j’en serais.
La façon dont l’Américain avait pu acquérir ce terrain à bâtir sur ce col formerait à elle seule un conte naturaliste digne de Maupassant. Sa construction, un second. Ce qui s’y passait chaque année de juin à septembre tenait lieu de feuilleton estival. Les gens s’y étaient faits et commentaient de loin ce manège scandaleux. Ils étaient tous très vieux. Depuis que l’Américain avait mis en location le chalet, toutes sortes de gens s’étaient mis à fréquenter le Col, à vrai dire. Toutes sortes d’étrangers au Col, qu’ils fussent belges, danois, allemands, français ou, le plus souvent, américains. A le divertir, également. J’appris donc très vite, dès mon arrivée ce qui faisait tourner toutes les langues : C’était fait depuis la fin de janvier, cette année, il n’avait pas même pas attendu l’été pour louer. Un couple de zazous, on ne savait qui était le mâle et qui la femelle. Ils n’en sortaient que pour acheter de la nourriture et, certaines semaines, recevaient des invités tout aussi zazous qu’eux. Aussi décidais-je, dès la fin de la deuxième après midi de mon séjour, d’y faire rapidement un tour.
La neige. Il avait neigé beaucoup sur les Alpes, cette année-là. Repérant à grand mal les lacets du chemin qui y conduisait, je m’approchais du chalet obscur. Sur la gauche, le terrain formait une pente lisse, abrupte. Tout en bas, un pont au dessus d'une mare gelée. Littéralement féérique, cet endroit : le sol, couvert de reliefs bombés et de reflets bleutés ! Seul, ce qui a su frontalement faire face au ciel et lui jeter le pari de sa propre existence survit un peu à l'effacement implacable de tout ce blanc qui m'entoure. Je me dirige à travers le pré complètement recouvert. Soudain, sur ma gauche, je découvre au-dessus du tapis blanc et gaufré un carré comme de paille, avec une espèce d’insecte immobile et noir, qu’on aurait dit blotti en son creux jaunâtre. Je regarde autour de moi.

Rien. Que le silence de la neige.
C’est bien pourtant un billet de banque, un large billet, un cinq cents francs de l’époque, un Pascal, vous en souvenez-vous ? Autour de lui, il n’y a pas une trace de pas, rien, rien. On dirait qu’il vient de se poser là, comme porté par le vent. Je m’approche en enfonçant de plusieurs centimètres Un Pascal, oublié au milieu de la neige, ni froissé, ni mouillé.
Un Pascal...sur cette neige.... Je n’ai osé, pour tout vous dire, le toucher que du bout des doigts...
... Comme, quelques minutes plus tard, je n’osais entrer tandis que je le surprenais, ce couple, en train de faire l’amour sur un tapis devant la cheminée où brûlaient quelques bûches. Et je peux vous dire qu’au premier coup d’œil on voyait bien quel était le mâle, et quelle la femelle. Je crois que c’est elle qui m’a repéré avant lui. J’étais tétanisé devant leur fenêtre. C’est lui qui m’a fait signe d’entrer, très naturellement. Il a ouvert la porte, il est venu me chercher dans la neige, son sexe, comme celui d’un gros singe, pas encore entièrement revenu au repos, battant mollement ses flancs, d’un côté puis de l’autre. Comme si je les avais interrompus dans un simple repas, ils m’ont reçu. Ils m’ont offert du scotch. Je ne savais quoi dire. Je me sentais fautif, et pourtant la curiosité de mon âge, surtout à cette époque qui aujourd’hui paraît préhistorique, me disculpait. Eux, rien ne semblait les étonner. Rien. Ils étaient en France. Ils aimaient ça. Ils visitaient. Ils profitaient. Leurs cheveux avaient quasiment la même taille. Dans le salon traînaient des instruments de musique. Des bols. Des assiettes. La fille avait une poitrine superbe que je n’osais trop fixer des yeux. Ils étaient bronzés, on ne voyait pas les marques des maillots. Je me suis demandé comment c’était possible, en cette saison. Nous ne pouvions échanger que des mots simples autour de ce foyer où craquaient des bûches, eux, nus comme des vers. Et moi, de plus en plus mal à l’aise, dans mes quinze ans comme dans mes vêtements. Tout ça, naturellement m’excitait beaucoup, et pas seulement physiquement. Intellectuellement aussi. Intellectuellement.
Tant et si bien que lorsqu’elle se leva et s’accroupit devant moi, j’eus le sentiment réel qu’elle venait m’aider, me délivrer presque d’un carcan dont je n’avais pas même conscience, vous savez ! Me pousser loin, enfin, de cette fenêtre de la rue des écoles d’où j’observais, le mois de mai précédent, les mouvements de foule, les cris de colère et de joie. De cette fenêtre de leur chalet où j’avais pour la première fois vu des humains en train de faire ça. Elle défit mon ceinturon, comment l’en aurais-je empêché, sans être ridicule ? Elle m’entraînait dans un autre temps. Blême et sans paroles, j’observais son compagnon qui observait le manège et me souriait tranquillement. J’étais totalement inexpérimenté, je dois dire. Totalement ! A quoi pensais-je ? A ne pas rougir. Un lycéen de ces années pompidoliennes, en vacances chez ses grands-parents ! En un instant, elle avait défait ma braguette et, d’un geste de la main, m’invitait à me soulever un peu du canapé pour ôter mon pantalon et tout le reste. Très familièrement, je prononce ce mot pour ce qu’il veut dire, comme si, depuis longtemps, elle avait été familière du moindre repli de ma verge, elle la mit, toute tendue vers un nouveau monde, dans sa bouche, et commença à la sucer.
Je ferme les yeux. La mécanique de ma verge se met en route, tout comme le ferait une émeute dans la rue. Une véritable émeute, cette fois-ci. Ça rugit. D’abord un branle bas de combat du fond de moi qui me chatouille et irradie par effluves tout mon corps. Cela se diffuse dans mes jambes, dans mon dos, dans ma nuque. Je sens qu’une autre part de moi est, elle, encore derrière sa fenêtre, à les regarder, à les envier non sans une certaine appréhension, ceux qui défilent et qui rugissent. Elle insiste. Du plus profond de mes couilles qu’elle palpe doucement, la vie. Ma vie, ma jeunesse, ma ferveur. Celle dont je ne veux pas qu’on vienne à bout, dont je ne veux pas non plus qu’elle courbe l’échine. Elle vient de la montagne, elle vient de Paris ! Celle dont je dois prendre moi-même les commandes dans un monde en plein écartèlement. Une part de moi dresse ses barricades, ou du moins ses commentaires en patois contre ce que fait l’Américaine. Une autre n’ose rien dire, et commence à jouir, véritablement, d’habiter dans le cinquième arrondissement de Paris, à l’apogée de la Civilisation des Lumières. Elle insiste toujours, doucement, au bon rythme. Je me lâche un peu. Et se lâcher un peu, c’est vite se lâcher pour de bon dans ce cas là. En me cabrant, je sens que je vais éjaculer et que c’est stupide de se laisser jouir comme ça, complètement abandonné au lancinant mouvement des lèvres d’une Américaine, mais que mon corps, mais que ma jeunesse, mais que le temps sont bien plus puissants que moi. Mes yeux se ferment comme à la recherche de quelque chose, d’une véritable étreinte amoureuse avec une inconnue dont je pourrais au moins me rappeler le prénom. Elle aspire, avale et j’entends un râle à quelques mètres, le sien. Je comprends qu’il s’est branlé en regardant sa partenaire qui me suçait. Lorsque j’ouvre les yeux, ils m’observent tous les deux. Des sourires réjouis, à l’identique, un peu las et pas très crédibles. "Make love, disent-ils. C’est simple et c’est mieux que la guerre, no ?" Je n’avais jamais fait cela, que tout seul, dans les chiottes et en ayant comme honte de moi. Là, c’est simplement de la gêne que j’éprouve, mais c’est presque pire que la honte, cette gêne.
Cette gêne… Comment vous la décrire, cette gêne, le plus honnêtement possible ? C’est la gêne de celui qui n’habite qu’un pays minuscule, qui n’est pas au fait des mœurs de son siècle et qui est impatient de les découvrir. C’est des Etats Unis que tout venait, à cette époque, et dans cet anglais importé par les ondes que tout allait se dire. C’est aussi la gêne de celui qui sait que si on hésite à l’envoyer en vacances ailleurs que dans les Alpes, c’est parce qu’on y a deux vieux vivant encore dans des maisons en bois du Col, et que le bon air, ça lui fait du bien, ça le change de celui de la rue des écoles. Et dans la gêne, disent les vieux montagnards, il n’y a jamais de plaisir. Les vieux montagnards avaient raison. Je comprends que la libération dont on commence à parler autour de moi, partout, n’en sera une que si elle s’attaque à l’argent, frontalement. Mais le fera-t-elle ? Je comprends ce que disaient les amis de mon père et j’éprouve une gigantesque tristesse à me sentir à poil devant ces deux-là. Je me rhabille au plus vite. Plus de trente ans ont passé. La libération s’est-elle attaquée à l’argent ? Car c’était le manque d’argent la seule entrave à la liberté du corps de milliers de gosses comme moi. Pas la surcharge de tabous. Certes non. Et ça n’a pas dû beaucoup changer. De ça, ces deux-là ne soupçonnaient rien. Ils m’ont proposé un nouveau scotch, naturellement. Comme on dit.
Je me demandais comment foutre le camp, naturellement... De quelle façon composer cet air naturel qu’ils avaient, eux, naturellement. Aujourd’hui, je sais que tout cela n’a rien de naturel. Que c’est, au contraire, terriblement emprunté, à toute une société illusoire et affreusement vide de tout ce dont on peut avoir réellement besoin. Mais à l’époque ? Ils étaient riches. Ils jouaient avec ça. Ils venaient du coin où ça se passait. Ça. L’aisance et la légèreté que procure le pouvoir de l’argent. Un autre continent ! Une autre planète ! En suivant quelle pente obscure, qui n’était pas la mienne, en étais-je arrivé jusqu’à ce divan ? Et comment quitter ce lieu sans affectation ? Que faisaient donc les gens de ce chalet dans la vie ? C’est en refermant la porte sur eux, qui s’apprêtaient à recommencer à baiser que m’est revenu en mémoire le petit insecte noir blotti dans la paille, au milieu de la neige. Comme lui, je m’étais senti comme lui, tout nu sur ce divan de cuir et dans la neige de leurs regards qui s’amusaient. Bien baisé. Porteur d’une grande valeur, certes ! Mais dans un lieu et dans un temps où elle paraissait inutile. Incapable, moi, de me divertir aussi facilement. Trop jeune cependant, pour demeurer, comme ceux du col, loin de tout..
En redescendant le pré, je l’ai ramassé. Je l’ai, sans scrupule, rangé au chaud dans la poche de mon jean. Bien au chaud. Le clocher de l’église Saint-Jacques, sur le coin du billet, me rappelait Paris. Et tout ce qu’on pouvait y faire alors avec un billet de cinq cent balles. Et toute la nature, tout ce blanc, autour de moi : J’étais encore puceau, mais plus vraiment vierge.
Je ne sais plus ce que j’en ai foutu, de ce Pascal. Je ne me souviens plus. Mais je me souviens encore de son visage blême, soutenu par une main aux doigts fins et repliés. Je me souviens de ses cheveux longs et bruns, de cette large bouche fendue, une cicatrice fermée qui paraissait n’avoir plus rien à dire au monde. Close et grillagée, la bouche d’un tombeau. Le tombeau d’un autre siècle. Je me souviens de ce regard triste et noir surtout, qui me fit penser à ces arbres inclinés au lointain, soutenant le poids de tant de neige afin de gagner leur simple pari d’exister. Je rebroussais chemin. Je m’enfonçais dans la neige. Autour de mon gland, je sentais encore la bouche chaude, insistante, de l’Américaine, qui ne me devait rien, à qui je ne devais rien. Du moins le pensais-je sur l’instant. Il faut un commencement à tout divertissement.
Car le rouleau compresseur était en route. Pincée, la lèvre de Corneille, sceptique, celle de Voltaire, grave, la moue de Delacroix. Amère, cette tête coupée de Montesquieu, comme voltigeant à travers la vignette du billet après qu’on l’eut tranchée, vide et désert, ce château de la Brède inondé, les briques dans l’eau. Et si tristement énigmatique, si pleine de néant, cette expression de Pascal, devant l’aventure de cette fameuse crise économique et de toute cette technologie qui sur eux tous commençait à s'abattre : Des machines. Des robots. Des appareils. Des postes. Des pubs et des tubes. Quelle tristesse ! Quel gâchis ! Dans la vitesse effrénée de leur consommation frénétique, cinq francs, dix francs, c’était devenu pour chaque Franc une somme si infime qu’elle ne mérita plus même qu’on lui consacrât le moindre billet. Vers quoi cette Liberté debout, les deux seins échappés de sa robe, brandissant d’une main un drapeau, de l’autre une baïonnette, avait-elle guidé les peuples ? Vers quelle déflation ? Vers quelle déflagration ? Grave, la moue de Delacroix, et cette plume d’oie par lui tendue, devant les branches automnales de la place Furstenberg.
Un Pascal... Un Pascal, dans la neige... J’ai lu son œuvre depuis, toute. Et je n’ai jamais revu ces gens, capables, sans même s’en apercevoir, d’égarer un billet... Un billet d’une telle valeur ! Pascal... Voyez-vous l’une des plus belles ironies de cette œuvre à jamais inachevée, c’est que l’effigie de son auteur ait pu servir, en son propre pays, au développement insensé de la société des loisirs que nous connaissons...

Je vous confie tout cela, madame, puisque vous avez vous-même voulu que nous nous racontions librement notre première fois, en gens très libérés, très éclairés, en citoyens adhésifs au monde d’aujourd’hui. C’était une bonne idée, que cette idée là. La traversée est toujours longue lorsqu’elle est sans escale ; compatriotes ainsi désœuvrés, quoi faire de mieux dans un avion, que de lier connaissance en échangeant quelque récit sincère? Vous m’avez raconté la vôtre, vous voyez que la mienne ne manqua pas, non plus, d’insolite ! Il semble que nous arrivons à présent. Voyez, les toits pressants de Hong Kong qui s’approchent de nous, à toute allure. Impressionnant ! Ces toits tout cubiques ! A chaque fois, je me demande si nous nous poserons entre sans les heurter d’une aile, pas vous ?
23:30 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : pascal, société, alpes, littérature, nouvelles et textes brefs, billets français, cinq cents balles |












Commentaires
Écrit par : tanguy | lundi, 06 avril 2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : simone | lundi, 06 avril 2009
Répondre à ce commentaireCe sont ces deux nouvelles avec vos chroniques sur les "anciens francs", ainsi que vos écrits sur Béraud qui m'ont amenée à me sentir "chez moi" sur ce site. C'est ainsi que les squatters squattent. :-)
Écrit par : michèle pambrun | lundi, 06 avril 2009
Répondre à ce commentaireMais c'est vrai qu'il faut aussi mener les choses à bout.
Écrit par : Solko | lundi, 06 avril 2009
Répondre à ce commentaireJe suis assez bouleversée, comme je l'étais à la première lecture, mais il me semble que je comprends mieux encore ce qu'a dû ressentir ce jeune homme de quinze ans. Cette gêne et cette immense tristesse.
Ce regard sans pardon -celui du narrateur certes, mais dont on sait bien que tout est déjà là, dans cette conscience de quelqu'un qui a quinze ans et pas encore les mots-.
Une putain de société du spectacle épinglée et cette terrible lucidité, cette conscience que ce n'est pas l'absence de tabous qui donne l'aisance du corps mais que c'est l'argent, l'argent auquel personne ne s'est encore attaqué. Et cela arrivera-t-il jamais.
Le Pascal dans la neige, cinq fois le Corneille que donnait la grand-mère maternelle sans chercher à savoir à quoi il servirait, ce Pascal ramassé et enfoui, oublié même son usage, si usage il y eut.
Une histoire qui reste, qui peut être l'histoire de chacun.
Et l'histoire-cadre, dans l'avion, brève, mais au parfum puissant ; une atmosphère à la Zweig.
Écrit par : michèle pambrun | lundi, 06 avril 2009
Répondre à ce commentaireM'autorisez-vous à utiliser cette chronique dans le cadre de mon boulot ?
Nous préparons une manifestation littéraire "Le Mai du Livre" qui a pour thème "coloniser, décoloniser". C'est ce qui m'a fait relire votre chronique sur l'Empire français.
Écrit par : michèle pambrun | lundi, 06 avril 2009
Répondre à ce commentairehttp://www.fayette-editions.com/article_38.php
Écrit par : solko | mardi, 07 avril 2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Ray | jeudi, 09 avril 2009
Répondre à ce commentaireBonne journée
Écrit par : voyageuse | vendredi, 22 octobre 2010
Répondre à ce commentaireÉcrit par : valentine | dimanche, 06 février 2011
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